đž Neuromarketing : le scđ °ïžm du siĂšcle ?
[Hors-SĂ©rie #10] - Le neuromarketing peut-il vraiment dĂ©chiffrer les moindres dĂ©sirs des consommateurs ? EnquĂȘte en 5 actes.
An de grùce 2043. Alors que le monde crÚve dans les bouleversements climatiques successifs, deux costards-cravate papotent dans une salle de réunion du 17Úme arrondissement de Paris :
â Tu te rends compte Gabin ? Avec notre nouvel outil, on a littĂ©ralement accĂšs au cerveau des consommateurs. Câest ouf, fini les focus groups !
â CarrĂ©ment. Maintenant, on sait exactement quoi activer dans leur cortex pour quâils achĂštent sans rĂ©flĂ©chir. Ces gros pigeons croient encore que câest leur choix⊠Ha ha ha !
â Franchement, entre lâIRM et nos algos, on vend plus des produits, on vend des dĂ©cisions. Les actionnaires vont salement kiffer.
â Ouaip. Plus besoin de persuasion, on leur dicte ce quâils veulent. Et le pire⊠câest quâils adorent ça.
â Ha ha, bienvenue dans le futur du marketing !
Ăa fait peur, hein ?
Bah pas la peine dâattendre 2043, puisque câest exactement la promesse que tiennent actuellement les agences de neuromarketing : dĂ©chiffrer les moindres dĂ©sirs des consommateurs et prĂ©voir leurs dĂ©cisions dâachat avant mĂȘme quâils nâen aient conscience.
Comment ? Ben grĂące Ă la magie des techniques neuroscientifiques comme lâimagerie cĂ©rĂ©brale, pardi.
Sur le papier, ça a lâair incroyable (surtout quand on nâa pas dâĂ©thique).
Mais⊠si on actionne son cerveau deux secondes, justement, est-ce quâon serait pas en train de tomber dans une arnaque bien ficelĂ©e par les agences, et enveloppĂ©e dans des termes scientifiques impressionnants mais creux comme la Terre ?
Oui, jâose. Jâaime jeter des pierres.
Personnellement, jâai toujours eu un point de vue dubitatif sur le neuromarketing.
La faute, trĂšs certainement, Ă mon papa qui mâa toujours rĂ©pĂ©tĂ© quand jâĂ©tais gamin quâil fallait garder un esprit critique. Câest un bon conseil. Je le filerai Ă ma fille.
Du coup, quand mon feed LinkedIn sâest rĂ©cemment peuplĂ© de trucs sur le neuromarketing, avec des posts comme âComment influencer les dĂ©cisions dâachat grĂące aux neurosciences !â ou âDĂ©couvrez le secret pour manipuler les Ă©motions de vos clients !â, mon radar Ă bullshit sâest immĂ©diatement activĂ©.
Et pour en avoir le cĆur net, jâai farfouillĂ© dans tout un tas de sources pour me faire un avis dĂ©finitif sur la question, et vous aider peut-ĂȘtre Ă vous faire le vĂŽtre.
Je vous propose donc aujourdâhui de dĂ©mĂȘler le vrai du faux, en explorant notamment les fondements scientifiques, les promesses (et leur vĂ©racitĂ©), ainsi que le problĂšme posĂ© par les agences de neuromarketing.
Entre la recherche documentaire et lâĂ©criture, cette enquĂȘte mâa pris 3 bons jours. Donc si vous avez aimĂ©, je suis pas contre un like, du com, voire du partage :
Cette enquĂȘte est assez longue et sera tronquĂ©e dans la newsletter. Lisez-lĂ plutĂŽt sur Substack.
1. Les premiers pas du neuromarketing
PlutĂŽt que de vous emmerder avec un historique long comme le bras, je vais tĂącher de rester concis.
DâoĂč vient donc le neuromarketing ? Dâun type, Gerald Zaltman, chercheur en marketing Ă Harvard, qui, en 1998, a dĂ©posĂ© un brevet intitulĂ© âNeuroimaging as a marketing toolâ.
Titre prometteur, nâest-il point ? Lequel nâallait dâailleurs pas manquer dâenflammer les imaginations. Ce brevet dĂ©boule avec une promesse simple :
Utiliser des technologies neuroscientifiques pour mieux comprendre et prĂ©dire les comportements dâachat.
Nâayons pas peur des mots : câĂ©tait carrĂ©ment le Saint Graal pour tout marketeur.
La premiÚre expérimentation à avoir fait du boucan dans le domaine fut une étude menée en 2004 et qui opposait deux marques iconiques : Coca-Cola vs Pepsi, et je suppose que vous en avez probablement entendu parler.
Pour celles et ceux qui vivent dans une grotte, petit rĂ©capâ : lâexpĂ©rience avait pour but d'explorer si la prĂ©fĂ©rence des consommateurs pour lâune ou lâautre des marques pouvait ĂȘtre expliquĂ©e par des processus cĂ©rĂ©braux. Ils ont donc pris des gens, lesquels goĂ»taient les deux sodas tantĂŽt en aveugle, tantĂŽt en sachant quelle marque ils sâenquillaient dans le gosier.
Lorsque les sujets ignoraient la marque, Pepsi avait souvent lâavantage. Mais lorsque le nom de Coca-Cola Ă©tait rĂ©vĂ©lĂ©, leur prĂ©fĂ©rence basculait vers Coca, peu importe le goĂ»t.
Jâentends les neuromarketeurs hurler victoire, mais âtendez, yâa un hic.
Parce quâen fait, les marketeurs savaient dĂ©jĂ depuis belle lurette que la marque influence fortement la perception. Ce que les neurosciences ont simplement fait, câest mettre en lumiĂšre les rĂ©gions cĂ©rĂ©brales activĂ©es pendant cette prise de dĂ©cision, mais rien qui bouleverse la comprĂ©hension fondamentale du marketing.
Soyons beaux joueurs, et creusons quand mĂȘme les rĂ©sultats.
Ces derniers ont rĂ©vĂ©lĂ© que deux systĂšmes distincts Ă©taient impliquĂ©s : dâun cĂŽtĂ©, le putamen ventral, activĂ© par la perception sensorielle (le goĂ»t), et de lâautre, le cortex prĂ©frontal mĂ©dian, qui se rĂ©veillait lorsqu'il sâagissait de juger une marque, ce qui influence la dĂ©cision finale.
Alors certes, ce petit jargon neuroscientifique, câest cool pour se la pĂ©ter en soirĂ©e. Sauf quâil cache encore une fois une vĂ©ritĂ© toute simple : la puissance dâune marque peut influencer votre prĂ©fĂ©rence, mĂȘme quand elle va Ă lâencontre de vos sens.
Coca-Cola nâa pas un meilleur goĂ»t que Pepsi, câest la force de son branding qui fait tout le boulot. Cette Ă©tude a eu (hĂ©las) un Ă©cho mĂ©diatique dĂ©mesurĂ©, mais nâa rien appris de nouveau Ă ceux qui travaillent dans le marketing depuis des plombes.
On touche lĂ au cĆur du problĂšme : ces premiĂšres Ă©tudes en neuromarketing ont souvent Ă©tĂ© survendues.
LâIRMf, cette tech soi-disant harry-pottero-magique capable de voir Ă travers nos pensĂ©es et vantĂ©e par les moins scrupuleux·ses, nâa en rĂ©alitĂ© montrĂ© que des corrĂ©lations, et pas des causes.
Ces images colorĂ©es des cerveaux activĂ©s par un logo ou un soda nâĂ©taient que des reprĂ©sentations de lâactivitĂ© neuronale en rĂ©ponse Ă un stimulus. Mais lâidĂ©e que lâon pourrait un jour manipuler cette activitĂ© pour contrĂŽler les dĂ©cisions dâachat reste trÚÚÚÚs thĂ©orique.
L'imagerie cĂ©rĂ©brale nâest pas une boule de cristal, et elle ne peut pas prĂ©dire avec certitude comment un individu va rĂ©agir face Ă une publicitĂ© ou un produit. DĂ©solĂ©.
âLe constat que des sommes considĂ©rables sont actuellement consacrĂ©es Ă des recherches en neuromarketing nous incite Ă analyser les objectifs et les consĂ©quences de ce domaine qui tend Ă disqualifier les autres techniques (enquĂȘtes, sondages, questionnaires, entretiens, focus group) pour imposer leur approche et surtout leur conception rĂ©ductionniste du consommateur et, plus largement, de lâĂȘtre humain.â
- Enjeux Ă©thiques des neurosciences, lâexemple du neuromarketing, B. Chamak.
Bref, quâest-ce quâon a appris de cette premiĂšre vague dâexpĂ©rimentations ? Ben pas grand-chose de neuf, si ce nâest que la science a mis des images sur ce que les marketeurs savaient dĂ©jĂ intuitivement : le pouvoir dâune marque est immense (cela dit, câest toujours cool de le valider scientifiquement).
Et pourtant, ces études ont permis au neuromarketing de prendre son envol vers les sommets du bullshit.
Des entreprises comme BrightHouse ou NeuroFocus ont commencé à surfer sur cette vague en vendant des services de neuromarketing aux grandes marques, et en leur promettant des insights inédits sur le cerveau de leurs consommateurs.
Mais la triste (ou heureuse) rĂ©alitĂ©, câest que le neuromarketing nâa jamais prouvĂ© quâil pouvait gĂ©nĂ©rer de meilleurs rĂ©sultats que les approches traditionnelles comme les enquĂȘtes ou les tests consommateurs :
âBien qu'il existe de nombreux travaux conceptuels et plusieurs revues bibliographiques sur le sujet, peu d'Ă©tudes ont produit des rĂ©sultats empiriques rigoureux. Par consĂ©quent, il y a un manque d'efficacitĂ© dans l'utilisation des techniques de mesure en neurosciences pour faire progresser la thĂ©orie du marketing et aborder les questions Ă©thiques.â
- Accessing Neuromarketing Scientific Performance: Research Gaps and Emerging Topics
2. La neuro-imagerie, science ou gadget marketing ?
Aaah, lâIRMf⊠RĂȘve humide des marketeurs, et manne financiĂšre pour ceux qui vendent ces technos.
Le truc, câest quâen grattant un peu la surface, on dĂ©couvre rapido que la rĂ©alitĂ© est beaucoup moins reluisante.
En deux mots, lâIRMf, câest cette fameuse techno qui permet de visualiser des changements dans lâactivitĂ© cĂ©rĂ©brale en observant le flux sanguin. Mais le petit dĂ©tail qui change tout, câest que lâIRMf ne mesure pas directement lâactivitĂ© neuronale. Elle observe seulement des corrĂ©lations entre des changements de flux sanguin et lâactivation de certaines rĂ©gions du cerveau.
Or, comme on lâa vu prĂ©cĂ©demment, corrĂ©lation, ce nâest pas causalitĂ©.
Ce qui complique encore plus la donne, câest que les images produites par lâIRMf sont loin dâĂȘtre des âphotographiesâ de ce qui se passe dans le cerveau. Ce sont des reconstructions graphiques, basĂ©es sur des donnĂ©es interprĂ©tĂ©es par des algorithmes, et, soyons honnĂȘtes, ces algos peuvent se tromper (dĂ©jĂ quâun truc fifou comme ChatGPT hallucine, alors imaginez le reste).
Lâun des exemples les plus ridicules en la matiĂšre est celui du saumon mort. Des chercheurs ont montrĂ© quâen appliquant mal la mĂ©thodologie, on pouvait dĂ©tecter une activitĂ© cĂ©rĂ©brale⊠dans un saumon dead. Lulz.
Je vois déjà poindre cette question brûlante sur vos lÚvres :
âMais du coup, Alex, câest dĂ©bile, pourquoi est-ce quâon continue Ă utiliser ces images comme preuve scientifique dans le marketing ?â
Ben pour deux raisons : dâabord parce quâelles impressionnent. Une image colorĂ©e dâun cerveau, avec des zones rouges et vertes qui sâallument ici et lĂ , ça en jette grave, surtout en visuel de post LinkedIn.
Ensuite, parce que ça justifie les honoraires exorbitants des agences de neuromarketing. Ben ouais, aprĂšs tout, qui oserait remettre en question ce que dit une machine qui âvoitâ Ă lâintĂ©rieur de votre cerveau ? Sur ce point, on observera dâailleurs que cette fascination pour les images IRMf est en grande partie due Ă leur pouvoir de persuasion visuelle, pas Ă leur capacitĂ© Ă rĂ©ellement prĂ©dire ou influencer des comportements complexes.
Mais soyons encore plus prĂ©cis. Jâaime la rigueur prussienne.
LâIRMf, comme toute technologie, a ses limites techniques et mĂ©thodologiques. Dâabord, lâIRMf mesure des changements de flux sanguin avec un dĂ©calage temporel : dit autrement, quand vous voyez une rĂ©gion du cerveau sâactiver sur une image, ça reflĂšte un changement qui sâest produit plusieurs secondes auparavant. Pour la prĂ©diction en temps rĂ©el, on repassera.
Ensuite, il y a le problĂšme des faux positifs, ces erreurs qui surviennent lorsque lâanalyse des images produit des rĂ©sultats erronĂ©s. Je vous ai parlĂ© du saumon mort. Mais il y a dâautres exemples. Dâautres Ă©tudes ont montrĂ© que des erreurs dans lâapplication de lâIRMf peuvent amener Ă conclure quâune rĂ©gion du cerveau sâactive en rĂ©ponse Ă un stimulus⊠alors quâen rĂ©alitĂ©, il ne se passe rien de significatif. Petit exemple pour illustrer le truc : câest comme si un dĂ©tecteur de fumĂ©e se mettait Ă hurler chaque fois que vous allumez une bougie. Oui, il y a de la chaleur, mais ça veut pas dire pour autant que votre baraque est en train de cramer.
Enfin, il y a le biais dâinterprĂ©tation. Les scientifiques qui analysent ces images doivent souvent faire appel Ă des concepts issus de la psychologie cognitive pour comprendre ce quâils observent.
Sauuuf que⊠ces concepts sont eux-mĂȘmes sujets Ă dĂ©bat et incertitudes. Comme le souligne ce passage, rĂ©duire les comportements humains complexes Ă une simple activitĂ© neuronale peut ĂȘtre rĂ©ducteur et ignorer dâautres facteurs contextuels et sociaux :
âCertains dĂ©bats en psychologie tournent autour de l'idĂ©e que nos pensĂ©es et comportements sont le produit d'interactions complexes entre des facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. La question est de savoir si nous pouvons vraiment isoler ces influences pour expliquer des comportements spĂ©cifiques, ou si les approches rĂ©ductionnistes, comme celles qui se concentrent uniquement sur le cerveau, manquent une partie essentielle du tableau.â
Que dire du coup de leur application dans des domaines aussi complexes que le marketing ?
Quand on prĂ©tend dĂ©chiffrer les dĂ©cisions dâachat avec un scanner cĂ©rĂ©bral, il est en rĂ©alitĂ© fastoche de tomber dans le piĂšge de la surinterprĂ©tation ; et bien souvent, ces images ne nous apprennent pas grand-chose de plus que les trucs rĂ©vĂ©lĂ©s par les bons vieux outils du marketing traditionnel.
3. Les 3 grands mythes du neuromarketing
Le neuromarketing nâest pas quâune discipline : câest peut-ĂȘtre aussi et surtout une machine Ă crĂ©er des mythes, des rĂ©cits savamment orchestrĂ©s pour nous faire croire que cette fusion entre neurosciences et marketing va enfin rĂ©vĂ©ler les secrets de nos cerveaux consumĂ©ristes.
Mais derriÚre ces promesses mirobolantes se cachent 3 grands mythes qui alimentent cette illusion de révolution scientifique :
Mythe n°1 : les nouvelles technologies magiques et omnipotentes
Ce mythe, câest celui de nous faire croire que les technologies comme lâIRMf sont des outils quasi divins capables de percer Ă jour tous nos mystĂšres cognitifs.
Quand vous lisez certains trucs, vous avez lâimpression que lâIRMf est une sorte de baguette magique qui rĂ©vĂ©lerait des vĂ©ritĂ©s cachĂ©es sur nos dĂ©sirs et nos comportements. Pourtant, comme on lâa dĂ©jĂ vu, lâIRMf nâest pas ce super dĂ©tecteur de pensĂ©e que les agences de neuromarketing veulent nous refourguer.
Si on y croit encore et toujours, câest que ça fait vendre, tout simplement. Pas besoin de chercher midi Ă seize heures trente. Le mythe de la techno omnipotente rassure les entreprises qui investissent dans ces services en pensant quâelles accĂšdent Ă une sorte de boĂźte noire des comportements. Et pourtant, comme on lâa vu, la vĂ©ritĂ© est beaucoup plus terre-Ă -terre.
Mythe n°2 : la blouse blanche, ce symbole de vérité absolue
Oui, sĂ©rieusement. DĂšs quâun mec enfile cette tenue, il devient tout Ă coup infaillible aux yeux du public (mĂȘme principe que les pubs pour le dentifrice). Câest exactement ce quâexploite le neuromarketing pour lĂ©gitimer des pratiques marketing douteuses.
DerriĂšre chaque promesse de comprĂ©hension ultime du comportement humain, il y a souvent un neuroscientifique en blouse blanche qui fait office de caution scientifique. Donc, petit rappel : les neuroscientifiques ne sont pas des marketeurs (merci de laisser peinards les chercheurs sĂ©rieux en neurosciences), et le fait dâutiliser des machines qui coĂ»tent une blinde ne rend pas un rĂ©sultat marketing plus valide.
Ce mythe de la blouse blanche abondamment utilisé par les agences et certains experts renforce la crédibilité superficielle du neuromarketing, mais au risque de jouer le cacatoÚs, ça ne change en rien le fait que les résultats obtenus avec ces technos ne sont pas plus fiables que les bonnes vieilles méthodos marketing.
âLâeffet blouse blanche joue ici un rĂŽle fondamental. Le simple fait dâassocier des images dâIRMf ou des termes scientifiques complexes donne une apparence de rigueur et dâobjectivitĂ© aux discours des agences de neuromarketing. Les consommateurs et les entreprises, peu familiarisĂ©s avec ces concepts, sont souvent impressionnĂ©s par cette mise en scĂšne pseudo-scientifique, ce qui renforce la crĂ©dibilitĂ© de ces approches, mĂȘme en lâabsence de preuves tangibles de leur efficacitĂ© rĂ©elle.â
Mythe n°3 : le cerveau, cet organe mystérieux
Le cerveau, cet organe complexe largement méconnu et qui, grùce au neuromarketing, serait enfin sur le point de révéler ses vérités les plus secrÚtes.
Lâami Gerald Zaltman a mĂȘme avancĂ© que 95 % de nos dĂ©cisions seraient prises de maniĂšre inconsciente.
Câest ultra cool, mais personne nâa vraiment pu prouver scientifiquement ce chiffre.
Oui, les processus cognitifs impliquĂ©s dans la prise de dĂ©cision semblent extrĂȘmement complexes et influencĂ©s par de nombreux facteurs - la culture, l'expĂ©rience personnelle ou encore le contexte immĂ©diat ; oui, la perception inconsciente est gĂ©nĂ©ralement admise, mais il nây a pas de preuve empirique que la majoritĂ© des dĂ©cisions sont prises de maniĂšre inconsciente ; Ă lâinverse, certains - comme l'UniversitĂ© de Nouvelle-Galles du Sud - expliquent que notre cerveau fonctionne comme un systĂšme unique sous notre contrĂŽle.
Par ailleurs, si vous vous ĂȘtes dĂ©jĂ intĂ©ressĂ© au neuromarketing, vous avez probablement entendu parler du fameux cerveau reptilien.
Selon certains experts en (neuro)marketing, ce serait la partie la plus primitive de notre cerveau, responsable de nos instincts de survie, et donc la clef pour comprendre et manipuler nos comportements dâachat. Ils affirment que, pour influencer un consommateur, il faut sâadresser directement Ă cette zone archaĂŻque du cerveau, lĂ oĂč siĂšgent nos dĂ©cisions les plus primaires et automatiques.
Ăa a lâair fantastique dit comme ça, sauf que ce concept de âcerveau reptilienâ, popularisĂ© par le neurobiologiste Paul MacLean dans les annĂ©es 1960, repose sur une thĂ©orie aujourdâhui largement dĂ©passĂ©e. Mieux encore : le cerveau reptilien nâexiste tout simplement pas.
Le fantasme du neuromarketing commence Ă bien partir en confettis.
4. Pourquoi le neuromarketing ne fonctionne pas
Bon, aprĂšs des annĂ©es dâexpĂ©rimentations et des millions de pĂ©trodollars investis, une question essentielle persiste : oĂč sont les rĂ©sultats ?
Je veux dire, on a sur LinkedIn des âexpertsâ en neuromarketing qui expliquent sans sourciller que lâon peut manipuler Ă sa guise GisĂšle, 58 ans, mais oĂč sont les preuves ?
Reprenons le fil.
Lâune des plus grandes promesses du neuromarketing Ă©tait sa capacitĂ© Ă prĂ©dire avec une prĂ©cision chirurgicale les comportements dâachat, genre âfinito les approximations des sondages ou les biais des focus groups, avec lâIRMf, le cerveau va lui-mĂȘme tout vous rĂ©vĂ©ler mes petits amisâ.
La réalité est sacrément moins impressionnante.
On lâa vu, les Ă©tudes menĂ©es avec ces outils se heurtent constamment Ă des problĂšmes de validitĂ© et de fiabilitĂ©. Les zones cĂ©rĂ©brales qui sâactivent en rĂ©ponse Ă des stimuli publicitaires ne sont pas des dĂ©clencheurs automatiques de comportement dâachat, mais seulement des corrĂ©lations observĂ©es ; les images ne nous disent pas si lâindividu va effectivement acheter le produit, elles disent juste quâil a rĂ©agi Ă quelque chose.
Ce manque de fiabilitĂ© scientifique est par ailleurs accentuĂ© par une autre faiblesse majeure du neuromarketing : lâopacitĂ© des mĂ©thodologies utilisĂ©es. Les techniques sont souvent peu standardisĂ©es et rendent les rĂ©sultats difficiles Ă reproduire ou Ă interprĂ©ter de maniĂšre cohĂ©rente :
âLes versions modifiĂ©es - et souvent propriĂ©taires - des nouvelles mĂ©thodologies neurologiques reflĂštent un manque de transparence sur ce qui est mesurĂ© et comment. Ce manque de normalisation et de transparence dans les pratiques de neuromarketing rend difficile la fiabilitĂ© de la prĂ©vision de l'efficacitĂ© dâune publicitĂ©.â
- How Reliable Are Neuromarketers' Measures of Advertising Effectiveness?
Jâai prĂ©cĂ©demment Ă©voquĂ© BrightHouse, la boĂźte pionniĂšre dans lâutilisation de la neuro-imagerie pour des publicitĂ©s. Ils ont travaillĂ© pour des marques majeures en promettant des rĂ©sultats mirobolants.
Quâest-ce que ça a donnĂ© ?
Les ventes ne se sont pas envolĂ©es, et les campagnes basĂ©es sur des insights neuromarketing se sont avĂ©rĂ©es, dans le meilleur des cas, ordinaires. Bref, aucune rĂ©volution, juste un effet placebo coĂ»teux pour les marques dĂ©sireuses dâĂȘtre Ă la pointe de la technologie, comme suggĂ©rĂ© dans ce papier :
âBien que certains aient soutenu l'existence d'un 'bouton d'achat' dans le cerveau, les preuves actuelles suggĂšrent que les processus cognitifs associĂ©s aux dĂ©cisions d'achat sont multifactoriels et ne peuvent pas ĂȘtre rĂ©duits Ă une seule zone d'activation. [...] La capacitĂ© Ă dĂ©terminer si une personne aime quelque chose en se basant uniquement sur l'activitĂ© cĂ©rĂ©brale est limitĂ©e dans des contextes rĂ©els.â
- Neuromarketing: the hope and hype of neuroimaging in business, Dan Ariely and Gregory S. Berns
Autre exemple, NeuroFocus (racheté plus tard par Nielsen), qui promettait de découvrir ce que voulaient réellement les consommateurs en scannant leurs cerveaux.
Mais plusieurs campagnes qui devaient ârĂ©volutionnerâ le marchĂ© se sont soldĂ©es par des flops sonnants et trĂ©buchants. Lâune des raisons principales ? Le manque de liens concrets entre les donnĂ©es cĂ©rĂ©brales et le comportement rĂ©el. Des pubs soi-disant optimisĂ©es par les neurosciences se sont rĂ©vĂ©lĂ©es tout aussi inefficaces que celles dĂ©veloppĂ©es avec des mĂ©thodes plus traditionnelles. On lâa dĂ©jĂ dit : il ne suffit pas quâune rĂ©gion du cerveau sâallume pour que lâon achĂšte quelque chose !
Il me faut toutefois reconnaĂźtre, par honnĂȘtetĂ© intellectuelle, que tous les papiers de recherche ne mettent pas en Ă©vidence les limites du neuromarketing. Celui-ci, par exemple, prĂ©sente les outils actuels utilisĂ©s dans la recherche empirique en neuromarketing ; malgrĂ© la mise en avance dâoutils moins conventionnels, on retombe nĂ©anmoins sur nos prĂ©cĂ©dents travers avec un gros focus sur lâIRMf ; par ailleurs, ce papier avoue aussi clairement que la plupart des recherches visent davantage Ă comprendre les rĂ©actions Ă©motionnelles et cognitives plutĂŽt qu'Ă dĂ©montrer une amĂ©lioration concrĂšte des performances marketing, soit ce sur quoi misent les agences pour refourguer leurs solutions (quel hasard).
Alors, pourquoi le neuromarketing Ă©choue-t-il Ă produire les rĂ©sultats promis ? Je lâai dĂ©jĂ Ă©voquĂ© : principalement parce que les dĂ©cisions dâachat sont bien plus complexes quâune simple rĂ©ponse neuronale Ă un stimulus publicitaire.
Elles impliquent des Ă©motions, des contextes sociaux, des expĂ©riences personnelles, et une multitude de facteurs qui Ă©chappent Ă lâimagerie cĂ©rĂ©brale. Le comportement du consommateur ne se rĂ©duit pas Ă une zone activĂ©e dans le cerveau ; câest un processus holistique oĂč la psychologie, la culture et lâĂ©conomie jouent un rĂŽle fondamental.
Pourtant, malgrĂ© ces complexitĂ©s, le neuromarketing continue dâĂȘtre vendu comme une solution miracle, et l'exagĂ©ration de son potentiel ont d'ailleurs conduit Ă une sĂ©rie de critiques et de controverses :
âLe battage mĂ©diatique autour du neuromarketing et l'exagĂ©ration de son potentiel [âŠ] ont suscitĂ© un certain nombre de prĂ©occupations d'ordre Ă©thique. Les promesses trompeuses faites par les agences et les entitĂ©s commerciales sont la principale source de ces malentendus.â
- Mouammine, Y., & Azdimousa, H. (2023). An overview of ethical issues in neuromarketing
5. Le réel problÚme du neuromarketing
Depuis le début, je parle essentiellement des agences de neuromarketing.
Parce que, oui, en réalité, ce sont elles le problÚme.
On lâa constatĂ©, elles ont souvent embelli les capacitĂ©s rĂ©elles des neurosciences appliquĂ©es au marketing, et ce glissement progressif du domaine scientifique vers un discours commercial a non seulement compromis l'intĂ©gritĂ© de la recherche en neurosciences, mais aussi induit les entreprises et le public en erreur quant Ă ce quâil est rĂ©ellement possible de faire avec ces technologies.
Les agences de neuromarketing ont simplifiĂ© Ă lâextrĂȘme des concepts complexes, en prĂ©tendant par exemple qu'il serait possible de lire directement dans les pensĂ©es des consommateurs ou de manipuler leurs comportements Ă volontĂ©.
Or, ces affirmations ne reposent sur aucune base scientifique solide.
Comme le souligne une fois encore âA systematic review on EEG-based neuromarketing: recent trends and analyzing techniquesâ, le neuromarketing a progressivement Ă©voluĂ© en passant de la prĂ©diction des prĂ©fĂ©rences des consommateurs Ă lâĂ©laboration de stratĂ©gies marketing.
Pire encore : ces agences posent un véritable problÚme éthique.
Car, quand on Ă©coute leur discours commercial - et mĂȘme si les rĂ©sultats obtenus demeurent incertains - la question de la manipulation du consommateur arrive forcĂ©ment sur la table Ă un moment donnĂ© ; parce quâaprĂšs tout, si lâobjectif est dâaccĂ©der directement au cerveau pour influencer les dĂ©cisions dâachat, on a quand mĂȘme sur le papier une promesse de vente de la part des agences qui consiste Ă flinguer le libre-arbitre.
Bref, ne mĂąchons pas nos mots : ce glissement vers la vente a dĂ©crĂ©dibilisĂ© la recherche scientifique en elle-mĂȘme.
En cherchant à vendre les neurosciences comme une solution miracle pour résoudre tous les problÚmes de marketing, les agences ont nourri une rhétorique de la promesse qui a conduit à une surenchÚre des attentes, et pour certains chercheurs, le neuromarketing est devenu un terme galvaudé, synonyme de pseudoscience, voire de charlatanisme :
âPar ailleurs, parmi les scientifiques et les journalistes, il existe une vision ambiguĂ« du neuromarketing. Ă cĂŽtĂ© d'un groupe de partisans, qui estiment que le neuromarketing conduirait Ă l'amĂ©lioration des produits et serait donc bĂ©nĂ©fique pour les consommateurs, il y a de nombreux critiques. Par exemple, un Ă©ditorial de Nature Neuroscience a dĂ©clarĂ© : âLe neuromarketing n'est guĂšre plus qu'une nouvelle mode exploitĂ©e par des scientifiques et des consultants en marketing pour Ă©blouir les clients d'entreprise avec de la scienceâ.â
ConsĂ©quence logique de cette situation, on assiste a une vĂ©ritable fracture entre les chercheurs en neurosciences et les âexpertsâ du neuromarketing.
Dâun cĂŽtĂ©, on a des scientifiques qui continuent dâexplorer les mĂ©canismes cĂ©rĂ©braux de maniĂšre rigoureuse, avec des rĂ©sultats nuancĂ©s et questionnĂ©s.
De lâautre, des agences de neuromarketing qui sâapproprient ces dĂ©couvertes pour les vendre comme des certitudes. La quĂȘte dâune comprĂ©hension fine et honnĂȘte des processus mentaux a Ă©tĂ© Ă©clipsĂ©e par le besoin de rĂ©sultats rapides et sĂ©duisants pour chalander du clients.
Allez, filons vers la (courte) conclusion de tout ça :
Il semblerait que, pour les agences, le neuromarketing fonctionne trĂšs bien pour une chose : vendre leurs propres services.
Mais quand il sâagit de vendre des produits aux consommateurs, câest une autre paire de manchettes.
Je vous laisse avec une citation de SĂ©bastien Lemerle, que lâon a rencontrĂ© prĂ©cĂ©demment dans le passage consacrĂ© au cerveau reptilien :
âToute la question est de savoir si lâon peut rĂ©sumer des phĂ©nomĂšnes macro-sociaux Ă simplement une question de bonnes connexions dans le cerveau.â
Curieux de savoir ce que vous en pensez en commentaire.
PS : malgrĂ© toute la rigueur avec laquelle jâai traitĂ© ce sujet, il est possible que des erreurs se soient glissĂ©es dans le papier vu comment les infos Ă©taient denses. NâhĂ©sitez pas Ă me les signaler, je ferai une mĂ j - avec pourquoi pas une ou des rĂ©ponses dâĂ©ventuels contradicteurs, ce serait mĂȘme chouette dâavoir des divergences - comme ça, chacun se fait son opinion.
đ„ł Votez pour le prochain hors-sĂ©rie !
Je suis grand prince, je vous laisse le choix du sujet du prochain hors-sĂ©rie. Votez bien, quand mĂȘme đ
đ« Comment que vous avez trouvĂ© cette Ă©dition ?
Vous pouvez m'aider Ă le savoir en likant lâĂ©dition (ou pas) ci-dessous, voire en laissant un commentaire salĂ© comme la Mer Morte.
Si ça vous a botté, vous pouvez aider cette noble missive à se tailler une réputation par-delà les mers de Substack :
Ă la revoyure !




Trois jours pour cette synthÚse, franchement bravo. Maintenant je me demande quelle part tu as faite au discours inverse ? Je ne t'accuse pas d'avoir cherché uniquement des preuves à charge, c'est une vraie question.
Perso, les neurosciences m'ont Ă©blouies quand je les ai dĂ©couvertes, je me suis abonnĂ©e Ă des mags et tout... jusqu'Ă me rendre compte que les conclusions ne POUVAIENT pas ĂȘtre rĂ©volutionnaire justement Ă cause de la mĂ©thodo que tu as dĂ©crite, de tous les biais. C'est une cartographie qui fait des liens de corrĂ©lation. Ăa fait avancer la comprĂ©hension du cĂąblage du cerveau mais il n'est pas opĂ©rante franchies les portes du labo.
Ce qui me fait marrer, c'est l'effet arroseur arrosé ce tous ces gens qui veulent manipuler les clients et qui se font, eux, manipuler. Ils vont trÚs bien avec les agences de neuromarketing. on devrait les parachuter tous ensemble sur une ßle et mettre des caméra, on rigolerait.
Merci pour cette édition de fou !
Les positions SEO ne m'intĂ©ressent pas. Sauf si tu l'abordes du point de vue de la preuve sociale que ça reprĂ©sente, que cela soit pour les marques, mais aussi pour les experts entre eux (parce que ça continue de se la comparer avec ça). AprĂšs, je suis biaisĂ©e, je baigne encore trop dedans pour y ĂȘtre intĂ©ressĂ©e.
J'ai vu passer ton (excellent) carrousel au sujet du neuromarketing, je sais que j'ai liké (normalement) et que j'avais commencé à composer un commentaire, mais j'ai été interrompue et aprÚs, j'ai pas eu le temps / j'ai zappé tout à la fois.
L'expression mĂȘme du "neuromarketing" est du storytelling. Et je pense que ça rĂ©pond Ă un besoin nĂ© de la dĂ©fiance croissante envers le marketing (qui Ă©tait dĂ©jĂ plus ou moins une science quand il a commencĂ© Ă vraiment ĂȘtre thĂ©orisĂ©, finalement). Un peu comme s'il y avait un "crĂ©dit scientifique et adhĂ©sion" du public, et que ce dernier, Ă©puisĂ©, avait dĂ» ĂȘtre renouvelĂ© par un nouveau concept.
Du coup... Qu'est-ce qu'on inventera ensuite ? Est-ce que les "sciences narratives" (parce que je te GARANTIS qu'on parlera bientĂŽt de "sciences") ne vont pas ĂȘtre la nouvelle marotte ?